Défendons la Parole Errante

Vous êtes nombreux à être venus dans ce lieu pour répéter ou assister à une pièce de théâtre, organiser ou écouter un concert, présenter ou voir un film, convoquer une assemblée ou simplement y prendre la parole.
Il y a une vingtaine d’années, Armand Gatti, poète et dramaturge anarchiste, fondait à Montreuil, la Parole errante. Depuis lors, on ne compte plus les initiatives culturelles, sociales et politiques qui ont bénéficié de ce lieu. Rares sont les espaces en région parisienne qui pratiquent une telle ouverture où ni l’argent, ni la reconnaissance préalable ne constitue une barrière. Ici, se côtoient des créateurs confirmés, la première d’une compagnie naissante, un festival international, un festival de quartier, une fête communautaire et une assemblée.
Du fait de son indépendance, la Parole errante a aussi accueilli de nombreuses luttes. On peut citer à titre d’exemples, le collectif des 39 contre la nuit sécuri- taire, les assemblées populaires faisant suite à l’assassinat de Rémi Fraise, l’équipe du cinéma le Méliès en lutte, de nombreux concerts de soutien à la ZAD de Notre-Dames-Des-Landes, aux prisonniers de Vil- liers-le-Bel, etc.
En mai 2016, le bail qui lie le Conseil Général de Seine-St-Denis à la Parole errante devait arriver à échéance. Un collectif d’usagers, metteurs en scène, comédiens, libraires, écrivains, réalisateurs, musiciens, enseignants, éducateurs, militants, a pris l’initiative d’imaginer un devenir pour ce lieu et d’écrire un projet nommé « La parole errante demain ». Un projet qui part de l’histoire réelle du lieu et de la diversité des besoins matériels et existentiels auxquels il a répondu. Un projet fondé sur l’accueil et la solidarité, où les dimensions sociales, politiques et culturelles continueraient de se croiser. Un projet de recherche, d’expérimentation et de fabrication du commun.
Après une quasi-année de silence et d’atermoiement, sans qu’aucune réponse n’ait été donnée, sans qu’aucun projet clair n’ait été formulé publiquement, le Conseil Général a finalement fait savoir qu’il lançait un appel d’offres en juillet 2016 pour fermer le lieu en décembre de la même année et installer la structure choisie à partir de janvier 2017.
Sans aucun égard pour les usagers permanents du lieu : un café librairie, une coopérative de films documentaires, des ateliers de théâtre, de sérigraphie, de gravure. Sans aucun égard pour toutes les réalités qui bénéficient de ce lieu jour après jour, mois après
mois, années après années. Sans aucun égard pour tous ceux qui en auront besoin à l’avenir en dehors de toute logique de rentabilité ou de reconnaissance, mais simplement parce qu’ils en ont besoin et que partout les lieux manquent.
Ce lieu est voué a être normalisé, mis au pas. Plus question d’entrée libre, d’expériences musicales, théâtrales, cinématographiques hors normes, de concert de solidarité, de fête de quartier, de fête syndicale, d’assemblée en lutte contre la réforme de la psychiatrie, contre les violences policières, contre la réforme du code du travail, etc.
Ce mépris des politiques à l’égard de nos besoins, de nos aspirations, de nos lieux, de nos vies, de nos luttes, nous le connaissons tous. Et nous sommes plus en plus nombreux à le dire dans la rue, sur les lieux de travail, dans et hors des institutions : cela suffit !
Les enjeux de défense de la Parole errante concernent le mouvement en cours et à venir en tant qu’elle a été l’alliée et un support de nombreuses luttes des der- nières années.
Les enjeux de défense de ce lieu concernent les pratiques sociales et culturelles mineures qui tissent nos existences et qui trouvent à la Parole errante un point de rencontre, un espace d’existence.
Enfin, les enjeux de défense de ce lieu concernent la ville où nous vivons. La culture est un outil de trans- formation de la ville et de sa population. Si la Parole errante ferme, le lieu se transformera en un lieu culturel normalisé et inféodé, et c’est la ville qui continuera de se transformer dans le sens d’une dépossession…
Lutter pour La Parole errante, c’est lutter pour le territoire où nous vivons, pour ne pas perdre pied ou reprendre pied, sentir un sol commun, une possibilité de se retrouver, de résister, de lutter, d’exister.