La menace de fermeture / Le projet de la Parole Demain

Non seulement les espèces disparaissent, mais les mots, les phrases, les gestes
de la solidarité humaine aussi. »

À l’été 2016, la Parole Errante à la Maison de l’arbre était supposée fermée. Un collectif d’usagers, metteurs en scène, comédiens, libraires, écrivains, réalisateurs, musiciens, enseignants, éducateurs, militants, ont pris l’initiative d’imaginer un devenir pour ce lieu. Par les événements publics, la programmation, la pétition, etc., le Conseil Départemental a été forcé de repousser l’échéance de la fermeture. Le projet de la Parole Errante demain reste le même.

La Parole Errante a été le fruit de la rencontre entre une ancienne usine et la tribu emmenée par Armand Gatti pendant près de 30 ans. Lors d’une exposition inaugurale, elle énonçait ainsi tous les possibles auxquels ce lieu devait répondre :

Le lieu comme colonne libertaire, comme bibliothèque, comme écriture,  comme université du pauvre, le lieu repensé par les langues, le lieu comme croisement entre science et poésie, comme archive, comme compagnonnage, le lieu du corps, le lieu comme espace de représentation, comme territoire libéré, le lieu selon Antonio Gramsci, le lieu comme traversée des langages, le lieu en construction, le lieu interpellé par l’image, le lieu comme observatoire des étoiles, le lieu pour sortir du lieu, le lieu comme inventaire des soulèvements, l’arbre comme langage possible d’univers, le lieu de la palabre, le lieu parmi d’autres lieux.

À faire la liste des initiatives sociales, culturelles, politiques qui ont trouvé existence dans cet espace depuis maintenant dix ans, on se dit que le dessein initial n’est pas loin de s’être accompli. Ce qui est sûr, c’est que quelque chose a pris corps qui constitue pour la ville, pour la métropole un poumon, une respiration. La Parole Errante ne s’est pas limitée à accueillir des spectateurs mais toute la richesse des initiatives et des questionnements que contiennent en germe les temps que nous habitons. Un bref coup d’œil à la liste des événements accueillis suffira à nous en convaincre.

C’est cette réalité foisonnante, née sous la tutelle de la Parole Errante, qui se cherche ici un devenir. Un devenir tendu entre l’histoire qui l’a vu naître et les exigences d’un présent incertain, pour ne pas dire plus de la crise politique, économique et écologique que nous vivons.

Que serait un lieu à la hauteur de ces temps ?
Que pourrait devenir la Parole errante demain ?

Téléchargez ici le projet du collectif de la Parole Errante Demain – Juin 2016


Philosophie du projet

« Ce qu’on appelle la culture reflète,

mais aussi préfigure, dans une société donnée,
les possibilités d’organisation de la vie. »

DIALOGUER AVEC SON HISTOIRE

Pour nous, les expériences menées par Armand Gatti en France et à l’étranger depuis plus de trente ans sont une source inépuisable de réflexion sur la culture et sa place dans la société. De cet héritage, nous voudrions mettre en avant quelques principes : ne jamais cesser de dialoguer avec son histoire, répondre aux exigences du présent, chercher en l’autre la vérité, refuser la séparation entre intellectuel et manuel.

 RÉPONDRE AUX EXIGENCES DES TEMPS PRÉSENTS

Ce lieu doit s’inscrire dans le monde tel qu’il est et tel qu’il va et répondre au besoin de le transformer. Il doit pouvoir recueillir une part de cette urgence. Urgence à voir et penser le présent. Urgence à trouver les voies de la rencontre et du partage avec d’autres. Nulle charte ici, ou programme à respecter, mais une exigence.

HABITER LA VILLE

Il y a deux villes. L’une marquée par la précarité, la concurrence, l’individualisme, la peur de l’autre, l’endettement ou la privatisation de l’espace public. L’autre faite de luttes, de solidarités, d’une profusion d’initiatives culturelles, sociales, politiques mettant en acte d’autres valeurs. Le lieu s’inscrit et s’inscrira résolument dans cette seconde géographie. Il continuera de l’accueillir, de la faire résonner, de constituer pour elle un support.

INSTITUER LE COMMUN

Notre première réponse aux exigences des temps présents se situe dans le partage. On l’a déjà dit, on ne compte plus les initiatives culturelles, politiques, sociales qui ont bénéficié de ce lieu. Aucun espace en région parisienne ne pratique une telle ouverture où ni l’argent, ni la reconnaissance préalable ne constitue une barrière.
Ici, se côtoient des créateurs confirmés, la première d’une compagnie naissante, un festival international, un festival de quartier, une assemblée générale et une fête communautaire. L’enjeu de ce projet est que ce lieu continue d’être en partage. Pour cela, il nous faut inventer des instances démocratiques et ouvertes à partir desquelles la participation de tous sera possible. Notre méthode sera processuelle, soucieuse d’inventer, d’expérimenter de nouvelles formes du commun.

Un centre d’expérimentation sociale et culturelle

Qui dit expérimentation dit interrogation et mise au travail des partages qui structurent l’activité culturelle.

 

  • Premier partage : entre des activités culturelles, sociales et politiques.

Le lieu ne se cantonne pas et ne se cantonnera pas à la seule sphère culturelle et artistique. Ceci concerne autant les usagers permanents du lieu que les usagers accueillis temporairement. Pour cela, nous défendons le maintien de la Classe Relais au sein des murs de la Parole errante autant que l’accueil d’assemblées de lutte, de rencontres d’éducateurs, de psychiatres, etc. Il s’agit de croiser, de penser des synergies entre des activités culturelles, sociales et politiques.

  • Second partage : entre différentes pratiques artistiques.

Armand Gatti a toujours eu une approche décloisonnée du travail de création où l’écriture, le théâtre, le cinéma, la musique, les arts graphiques se mêlaient. Une telle approche se reflète encore aujourd’hui dans la diversité des pratiques qui structurent l’activité du lieu. Il s’agit de renforcer cette dimension pluridisciplinaire en invitant de nouvelles réalités à y prendre part. C’est le sens de la venue de l’orchestre Surnatural Orchestra. Il s’agit aussi de multiplier les occasions de croisement, de collaboration et de mutualisation.

  • Troisième partage : entre fabrication et diffusion.

Le lieu doit autant être un lieu de diffusion que de création. Il accueillera des musiciens en répétition, des compagnies de théâtre en résidence, des films et des créations sonores en cours de montage, mais aussi des concerts, des représentations, des projections. Faire, montrer et partager ne seront plus des moments séparés.

L’accueil, l’hospitalité, la convivialité

Il n’y a ni rencontre, ni échange, ni partage, ni commun possible, sans hospitalité, sans attention à l’autre. Il ne suffit pas d’ouvrir sa porte pour fabriquer un lieu ouvert, il faut aussi mettre un soin particulier à accueillir celle qui n’est jamais venue, celui qui ne connaît pas les codes. L’accueil n’est pas une chose donnée d’avance, mais toujours à construire et refaire. Il sera présent dans l’usage partagé de la grande salle. Il prime et primera au Café-Librairie Michèle Firk qui accueille quotidiennement du public à l’occasion d’un café, de l’achat d’un livre ou d’une discussion. On le retrouvera chez les acteurs de ce projet qui ont pour point commun d’avoir placé la rencontre au cœur de leurs activités, notamment avec la pratique de l’atelier. Enfin, il se développera dans un projet de cantine populaire qui ouvrira le lieu aux habitants les plus proches sur la base d’un repas partagé.

L’atelier

L’atelier, qu’il soit vidéo, radio, de théâtre, de musique, de sérigraphie, d’écriture, est la méthode commune à tous les protagonistes de ce projet. Son principe, placer le collectif au coeur de la création, c’est-à-dire la pluralité des sensibilités, des regards sur le monde, des genres, des préoccupations, des histoires, etc. L’atelier opère un double mouvement : du lieu vers le dehors, du dehors vers le lieu. Nous allons vers d’autres espaces, parfois des lycées et des collèges, des foyers, des maisons d’associations, des centres de formation et d’insertion, etc. En retour, ces différentes réalités viennent dans le lieu. Si nous sommes dans ces ateliers des passeurs de savoirs-faire, il s’agit encore une fois d’aller à la rencontre, parfois de la provoquer et par-dessus tout de « travailler avec ».